L'HISTOIRE

 

      Août 1852, Ussat-les-Bains dans la vallée encaissée de la rivière Ariège. Une femme dans la trentaine, qui paraît bien fatiguée, attend la diligence pour Toulouse. Son visage est émacié. On devine qu'elle a dû, non pas être jolie, mais mieux, avoir du charme, beaucoup de charme... Plusieurs femmes la prennent à partie... Elles savent que cette femme porte un nom qui a fait les gros titres des journaux il y a une bonne dizaine d'années. Cette femme est Madame Lafarge ! L'Affaire Lafarge ! Elle prend la diligence pour aller à Toulouse soigner une rage de dents. Elle va revenir à Ussat après-demain. Dans trois semaines elle sera morte ! La terre du petit cimetière d'Ornolac recevra sa dépouille. Loin des siens, très loin ! 

      Marie Fortunée Cappelle, future Mme Lafarge, naît le 15 janvier 1816. Son père, lieutenant-colonel d'artillerie, a été fait baron par Napoléon 1er en 1813. Sa grand-mère maternelle serait la fille naturelle de Madame de Genlis et du duc d'Orléans.

      Elle perd son père adoré alors qu'elle est âgée de 12 ans, sa mère se remarie peu après mais décède bientôt, et son grand-père, tant aimé, disparaît alors qu'elle a 22 ans. Sa vie s'est déroulée à Villers-Hélon, petit village de l'Aisne, ou dans les bourgades proches, à Paris chez ses tantes, ou près de Pontoise. Elle a aussi suivi son père au gré de ses affectations d'homme d'armée (Douai, Mézières, Strasbourg,...). Parmi les relations de la famille : les Dumas, Talleyrand, des proches de la famille royale, des barons, des préfets... Le futur roi Louis-Philippe viendra manger chez le grand-père au château de Villers-Hélon.

     Sa meilleure amie a épousé un vicomte, sa jeune soeur un autre bon parti. Marie Fortunée est toujours célibataire. Au XIXème siècle, à cet âge, c'est un vrai problème. Ses tantes, peut-être un peu lassées, décident de précipiter les choses. Contact est pris avec une agence. En moins d'une semaine, l'affaire est conclue.

     Marie Fortunée devient l'épouse de Charles Pouch-Lafarge, veuf âgé de 28 ans, qui gère une forge au Glandier, dans le Limousin, en Corrèze, sur la commune de Beyssac dont il est le maire. Ce qu'il dépeignait comme un château n'est qu'une grande demeure, sans plus. Et Marie Fortunée se sent très différente de sa belle famille. Le mariage ne semble, comme l'on dit, pas consommé. Il faut dire que les manières de son mari ne peuvent lui convenir.

      D'un seul coup tout semble pourtant s'arranger. Marie Fortunée surveille les travaux d'embellissement auxquels son mari a consenti, elle se documente sur les techniques employées dans les forges. Charles vient de trouver un nouveau procédé pour améliorer le traitement des minerais. Il lui faut un brevet. Il monte à Paris pour trouver des finances. Marie Fortunée, restée au Glandier, « pilote » son époux par courriers successifs, l'introduisant auprès d'anciennes connaissances, comme le gouverneur de la Banque de France, pas moins.

       Et c'est l'épisode des fameux gâteaux...

      Nous sommes le 18 décembre 1839 en soirée. Charles, à Paris pour ses affaires depuis le 22 novembre, reçoit un paquet expédié par sa mère et sa femme. A l'intérieur, beaucoup de choses, dont un portrait peint représentant son épouse et ... un gâteau. Du Glandier il était parti des  gâteaux. Charles en mange un morceau...

      En soirée il aurait mangé un foie « à l'italienne ». Toujours est-il que son organisme va subir, pour le moins, quelques « dérangements ».

      Le 3 janvier 1840, Charles est de retour en Limousin. Il est affaibli. Il s'alite. Il ne se relèvera pas. 14 janvier à l'aube : Charles décède, après d'horribles souffrances. 15 janvier : Marie Fortunée a 24 ans. 16 janvier : autopsie du corps de Charles. Car l'entourage a fait part de ses doutes sur le côté naturel du décès. Une poudre blanche est trouvée un peu partout et va être analysée... L'Affaire Lafarge commence, terrible !

      Semaine suivante : les scellés sont posés ; Marie Fortunée est arrêtée, puis écrouée, à Brive.

      Mais on va d'abord débattre d'une autre affaire. Un contentieux existe entre la jeune veuve et sa meilleure amie dont des diamants avaient disparu. « La Parisienne » est accusée de les avoir dérobés. Autre énigme ! Deux années d'emprisonnement ; jugement cassé ; affaire rejugée en 1841.

                                                              

La maison Eyssartier à Uzerche où fut achetée une partie de l'arsenic incrimi

      Le procès pour l'affaire dite « d'empoisonnement » débute le 3 septembre 1840 à Tulle. Après que le savant Orfila ait dit avoir trouvé une trace infime d'arsenic dans les restes prélevés lors d'une seconde autopsie, la justice va statuer. 19 septembre 1840 : condamnation de Marie Fortunée aux travaux forcés à perpétuité et exposition en place publique. Nous sommes au milieu du XIXème siècle ; Marie Fortunée est une femme ; Marie Fortunée aurait du sang royal dans les veines ; mais il n'y aura pas d'exposition en place publique. En août 1841 on rejuge l'affaire des diamants. Le 9 novembre 1841 c'est le départ de Tulle pour la prison de Montpellier. On y arrive le matin du 11. Le hasard fait que Marie Fortunée a un demi grand-oncle à Montpellier, « l'oncle Collard ». Cet oncle a une fille, Adèle ; Adèle qui va vouer sa vie à Marie Fortunée, en la visitant le plus souvent possible.

      Les débuts carcéraux sont très difficiles. On lui obstrue sa fenêtre avec des planches.  Marie Fortunée recevra de nombreux courriers (des milliers de lettres), la tragédienne Rachel lui rendra visite, et bien d'autres. Avant sa condamnation dans l'affaire dite « d'empoisonnement » Marie Fortunée s'était mise à écrire un volumineux ouvrage : ses « Mémoires », au style très particulier. A Montpellier elle écrira « Heures de prison », publié après sa mort, où le style a quelque peu changé : on y sent le poids des souffrances physiques et morales. Sa santé se dégrade fortement. En février 1851, on la transfère à l'asile pénitencier de St Rémy-de-Provence, où l'on compte sur le repos et l'air pour revivifier un corps finalement déjà mort.

      Après de nombreuses suppliques de Marie Fortunée  ou de ses amis, elle est graciée par le futur Napoléon III. Le 1er juin 1852, elle se retrouve chez son oncle Collard à Montpellier.

      On lui a conseillé de rejoindre les eaux d'Ussat dont les bienfaits sont reconnus depuis la fin du siècle précédent.

      Elle arrive en Ariège avec une connaissance de son père, le colonel Audoury, 68 ans. A peine est-elle arrivée que celui-ci décède. Il lui reste Adèle Collard et le secours du curé du village.

      Mais la présence d'Adèle n'y fera rien. Marie Fortunée quitte cette vie le 7 septembre, « à dix heures du matin » nous dit l'acte. Ses dernières paroles, dans un dernier souffle : "Je meurs tranquille et innocente victime de mes ennemis"...

      Adèle et l'abbé Bonnel ont rapporté que son corps retrouva de la chaleur en après-midi et que le moment de l'inhumation fut retardé. Puis, tout à coup, le corps changea d'aspect, et il fallut hâter la cérémonie...

      René Descartes avait écrit deux siècles avant : « les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ». Marie Fortunée a emporté ses secrets.