ENTRE NOUS... 

 

 Rubrique sans prétention(s), accumulant pêle-mêle quelques constatations, dans le but principal d'aider à se poser des questions - accessoirement y répondre !

Toute personne physique ou morale désireuse de s'inspirer du contenu de cette rubrique voudra bien nous avertir
 

 

Marie Lafarge était-elle féministe ?


En guise d'introduction

Qu'il le veuille ou non, chaque individu est obligé de "vivre avec son temps", sauf à se retirer complètement du monde, en ermite, au fin fond d'une quelconque campagne éloignée de tout. Et encore, de temps à autre il aura bien, ne serait-ce qu'un tout petit écho du monde qui l'entoure, comme un aéronef bruyant passant au-dessus de sa retraite. Marie Lafarge, elle, s'est-elle isolée au beau milieu de la forêt entourant Villers-Cotterêts ? Non, bien au contraire ! Au château picard du grand-père maternel, on recevait "le monde" de l'époque et elle côtoyait "tout le monde" dans ses chevauchées plus ou moins longues, grands du monde comme petits. Elle a vécu avec son temps, malgré l'isolement passager qu'elle se ménageait lorsque, enfant, elle s'écrivait à elle-même, tout près d'une des petites tourelles, à l'étage.

Autodidacte, donc s'intéressant à tout ou presque, elle a véritablement vécu cette époque si singulière appelée "le romantisme". Elle a lu les auteurs de son temps, les journaux politiques aussi, a été spectatrice dans les théâtres parisiens, a rencontré des artistes.

Elle a véritablement "dévoré" ses contemporains écrivains : Byron, Scott, Gilbert, Sand...Cette Mme Sand dont elle admirait non seulement les écrits, mais aussi les idées. La dame de Nohant, des idées, elle en avait, y compris politiques. Si Sand n'a pas véritablement participé - physiquement - à l'action en ce domaine, elle a au moins beaucoup écrit et n'a pas hésité à faire part de son désaccord quand cela lui déplaisait, ou refusé de participer quand elle en décidait, marquant ainsi quand même sa désapprobation et indiquant son engagement. George Sand fut une militante par sa plume.

L'allure, les goûts, les chevauchées, certains portraits dessinés : la dame de Nohant et Marie Fortunée, à certains moments, ne semblent faire qu'un personnage.

Et le féminisme, dans tout cela ?


Un peu de vocabulaire

Il convient de faire un petit rappel au point de vue vocabulaire.

Le dictionnaire Hachette de 1980 nous dit, à propos du mot féminisme : "doctrine favorable à la défense des intérêts propres aux femmes et à l'extension de leurs droits – 1837" ; concernant le mot féministe : "qui a rapport au féminisme ; partisan du féminisme – 1872".

Le Robert indique : "doctrine qui préconise l'extension des droits, du rôle de la femme dans la société".

Le dictionnaire Larousse de 2002, lui, pour féminisme : "doctrine qui préconise l'amélioration et l'extension du rôle et des droits des femmes dans la société ; mouvement qui milite dans ce sens."

Et de nous rappeler que ce mouvement prit "son essor sous la Révolution ( précisons : française ) et se développa au XIXème siècle, en liaison avec les idées saint-simoniennes et fouriéristes...", dont les initiateurs étaient des hommes !

Puis viendront les luttes pour l'égalité des droits – le mot égalité figure au fronton de nos mairies actuelles...Puis viendront les années 60 et 70 du XXème siècle...Nous considérerons que le recul nécessaire qui fait l'histoire n'a pas encore accompli son œuvre, nous interdisant de faire toute comparaison avec notre début de XXIème siècle. Restons au temps de Marie Cappelle.

Tout le monde ou presque s'accorde à dire que George Sand fut féministe. Faut-il agir "comme un homme" pour être considérée comme féministe ? Être féministe, est-ce seulement "penser féministe", se "comporter féministe", "agir féministe" ? Ou le tout à la fois ? Ne dit-on pas que "l'homme ne vaut que par l'action", justement ? Il faut donc agir, militer, être militante ?

Suffit-il d'initier une action, une œuvre, ayant pour but d'aider les femmes – ou une seule, en difficulté, à l'image de Marie Cappelle ? Le cercle créé ces dernières années et portant le nom de cette dernière est-il féministe, bien qu'initié par un homme ?


Un peu d'histoire

Bref rappel des périodes qui ont précédé celle qui nous intéresse, en nous cantonnant seulement à notre pays.

Petite digression, pour commencer : la prison de Montpellier qui reçut Mme Lafarge était l'ancien couvent des Ursulines, ordre fondé au XVIème siècle par une italienne, dans le but de participer à l'instruction des femmes en situation difficile – action féministe.

Les femmes ont connu des périodes propices à leur épanouissement, tel le Moyen-Âge, puis, aux valeurs de la chevalerie et de la bonne éducation, se sont substituées des valeurs ne se référant qu'à la réussite "à tout prix" ; seul l'argent comptant.

Mais les Précieuses du XVIIème siècle, parce qu'ainsi qualifiées, étaient-elles féministes ?

Citons une féministe – alors que le mot n'existait pas – de la fin du XVIIIème siècle : "Je ne désire pas que les femmes aient du pouvoir sur les hommes, mais sur elles-mêmes", sous-entendu...

Pendant la période révolutionnaire, les femmes participent comme elles peuvent aux "journées" et autres actions, mais on les maintient dans l'ombre des prisons ou on les entraîne vers la guillotine ; leur engagement, teinté de politique, sera donc fatal à certaines ; elles étaient, sans en avoir vraiment conscience pour la plupart, féministes.

Puis le premier Empire - avec son fameux Code - se fait l'éteignoir du mouvement féministe ; le mouvement ne reprendra force qu'au moment des journées de 1830, conforté en particulier par le saint-simonisme. Cet attachement à caractère politique, paraissant nécessaire, ne peut laisser place à une véritable autonomie dans l'action, à une véritable identité féminine, même si la touche est là. Dans la foulée, des femmes créeront des revues à caractère exclusivement féminin - Marie Fortunée était alors adolescente. On y prône que la libération des femmes viendra d'elles-mêmes, sans l'aide des hommes. Avoir des idées, c'est bien ; savoir les exprimer est nécessaire ; une touche de culture est une aide précieuse.

Puis 1848 et ses idées socialisantes apportera son lot d'espérances, sans lendemains enchanteurs. Marie Fortunée a alors 32 ans et est emprisonnée depuis huit années.

Féminisme et politique. Les temps changent peu ! Rappelons cette phrase d'une féministe de l'époque : "la cause du peuple et la cause des femmes sont intimement liées".


Féministe ou pas ?

Revenons à notre épistolière et protégée.

A-t-elle agi comme George Sand, avec sa plume ? A-t-elle agi concrètement ? Son comportement dans la vie de tous les jours était-il "féministe" ? Ou simplement "féminin" ? Le fait, pour une femme, d'écrire en prison, est-il un trait caractéristique d'un certain féminisme ? Penser à subvenir à ses besoins au sortir de l'enfermement, s'assumer en quelque sorte, est-il un trait de féminisme ? Intimement, était-elle libérée, à l'âge adulte ? Rappelons-nous ses débuts difficiles de femme mariée. Mais rappelons-nous sa vie amoureuse en prison, à Montpellier. Rappelons-nous son enthousiasme pour l'œuvre de l'abbé Coural. Relisons - attentivement - le texte "Sur la vierge", acquis par l'un de nous ; texte écrit en prison, la trentaine passée – précisons cela pour ceux qui voudraient voir en la condamnée une féministe engagée comme certains ont voulu voir en elle une malade du romantisme. Dans ce texte on découvre (? !) une femme cultivée - très cultivée - qui n'est absolument pas féministe au sens donné au mot depuis 1837 !

Dans ce qui semble être un autre registre et à propos de George Sand qu'elle admirait beaucoup : la dame de Nohant, sollicitée pour se présenter à des élections législatives, a décliné l'appel ; au point de vue strictement politique, se réjouissant des journées de 1848 avant de déchanter, elle se met à écrire ses fameuses "lettres au peuple", puis fréquentera et aidera des ouvriers. Au point de vue "féminisme", George Sand a "pensé", a "écrit", a "vécu", mais n'a pas agi "féministe". On accordera juste à ceux qui la tiennent pour une féministe à tout crin qu'elle alla "sur la pointe des pieds". Pardon !

Pour approcher au mieux un auteur - puisque Marie Fortunée en fut un vrai -, il vaut mieux, plutôt que de lire la meilleure des biographies, lire les écrits – plus ou moins intimes – du dit auteur, en cherchant à le découvrir éventuellement entre les lignes. Marie Fortunée nous simplifie la vie : il n'y a pas besoin de la chercher en lisant entre les lignes. Plongeons-nous donc quelque peu dans les écrits de l'écrivain, de l'épistolière prolifique – mais non prolixe, remarque très importante.

Écrivain romantique ? Sans doute, tant elle se met "à nu" dans ses écrits. Mais il y a toujours beaucoup de pudeur, on ressent l'éducation. Pas de sensiblerie, pas de romantisme effréné, donc, comme certains l'ont avancé, allant jusqu'à parler d'écriture "maladive", de graphomanie. Graphomanie n'a jamais sous-entendu romantisme. Restons sérieux.

N'allons pas, non plus, s'inspirant d'une démarche presque anthropologique, essayer de la cataloguer, de l'enfermer dans une catégorie quelconque - un "genre", une "espèce", en fonction de certains "critères" -, comme certains l'ont fait – et le font encore – par rapport à son histoire judiciaire : c'est une femme, elle est jeune et intelligente, l'arsenic étant "un crime éminemment féminin" et bien en vogue, elle pourrait avoir des motifs de tuer ; elle a forcément tué. Oui, certains déduisent ainsi et se disent persuadés, convaincus. En Cour d'assises, on se sent convaincu...et on décide de l'avenir d'une vie ! Considérée comme une "bête de crime", on a voulu trouver à quelle "branche" elle se rattachait !

Cette manie de "cataloguer", de vouloir faire rentrer à tout prix dans une catégorie ! Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, un criminologue, étudiant de manière fouillée L'Homme criminel, repérant des similitudes dans les couches de la population s'étant révélées potentiellement criminogènes, a noté, par exemple, que l'on retrouvait souvent la même couleur de cheveux chez les femmes criminelles : "...Mme Lafarge (et certaines autres) avaient des cheveux noirs, des yeux noirs", tout en ajoutant "quoiqu'issues de populations blondes ou châtaines". A la même époque on étudie les crânes des justiciables : on mesure, on apprécie les volumes, on étudie les formes. C'est une science.

Passons ! Revenons au féminisme, sans rappeler forcément les considérations touchantes de Marie Fortunée par rapport aux journées révolutionnaires parisiennes et aux drames engendrés : la lecture de sa correspondance éclairera sur cette âme toute en vérité(s).

A-t-elle milité pour ce que l'on appelle "la cause féminine" ? Non. Si la prison n'avait pas brisé ce personnage si intéressant, cette jeune vie, aurait-elle eu l'occasion ou l'envie de militer ? Personne ne peut, honnêtement, répondre. Avec des "si"... Mais si - quand même - l'on avait bien voulu, si on voulait bien parler davantage d'elle, de la personne, de la femme de lettres, bref, si on ne la maintenait pas, encore maintenant, dans l'ombre, peut-être l'exemple de sa vie aurait pu – pourrait être – mis en avant. Une vie pleine de courage, de détermination. Un exemple pour les femmes ayant à lutter contre l'adversité. Mais aussi un exemple pour tous ; une leçon pour tous ; et non toutes...

Elle avait de nombreuses raisons qui auraient pu la pousser à devenir une féministe acharnée, dans une société où la femme "subissait" encore. Son mariage arrangé la faisait devenir une "marchandise", si ce n'est par son physique, du moins du fait de l'existence de sa dot conséquente. L'argent comptait déjà beaucoup à l'époque, seul critère de la réussite. Dans "Heures de prison" : "Quittons ce pauvre livre. On me l'a peut-être envoyé parce que je suis femme, et qu'il me faut des œuvres à la portée d'une intelligence en jupons." Dans ses "Mémoires", parlant du rôle dévolu aux jeunes filles : "écouter ave grâce et se taire avec esprit". Avant, à l'enfance, il y avait eu le passage écourté à la Maison de la Légion d'Honneur à Saint-Denis - pensionnat pour jeunes filles initié par un certain empereur -, lieu de contraintes. Elle a "subi" - parce que digne fille de militaire ? - le monde "masculin" de son époque.

Les exemples de celles qui luttèrent pour l'émancipation féminine l'ont-ils influencée quelque peu dans sa propre vie ? Rien n'est moins sûr, tant sa personnalité et son caractère entier étaient déjà bien définis, affirmés, dès son plus jeune âge.

Pourrait-on avancer que sa religiosité extrême et respectable l'a empêchée de devenir une féministe à part entière ? En se posant la question, on se remémorera quelques lignes de son écrit titré "Sur la vierge".

"J'avais beaucoup de maturité, j'aimais à réfléchir ; je songeais véritablement à me former moi-même, c'est-à-dire que je cherchais à me connaître ; que je commençais à sentir que j'avais une destination qu'il fallait me mettre en état de remplir...". Vous avez cru reconnaître ? Ce début de phrase, surtout !Eh bien, non ! Cela se trouve dans des "Mémoires", mais pas ceux de celle à qui vous pensiez. Celle qui a écrit cela, vraie féministe, perdit la vie sur l'échafaud en 1793.


En guise de conclusion

Avoir un comportement féministe - de femme dite émancipée - ne veut pas dire que l'on soit féministe. Pardon ! A l'extrême : si vous n'êtes pas antiféministe, êtes-vous pour autant féministe ? A l'extrême aussi - mais ce ne fut pas son cas -, doit-on taxer de féministe une femme vivant "à la manière d'un homme" ? On peut multiplier les questions.

C'est le moment de se rappeler la citation de notre féministe du XVIIIème siècle, ce qui nous permet, malgré tout, de reconnaître que Marie Fortunée Cappelle, bien que n'ayant pas été dans le domaine de l'action, a vécu un certain féminisme, son féminisme, féminisme dont on appréciera les subtilités en cherchant à approcher au plus près l'enfant - déjà ! -, l'adolescente, la condamnée, l'emprisonnée, la sacrifiée...

Mais gardons-nous, face à ses malheurs qui nous touchent forcément, de faire dans l'excès, de lui prêter des vertus ou influences importantes quelconques.

Disons simplement que, malgré une vie écourtée et pleine de souffrances et de difficultés de toutes sortes, elle a su faire face. Telle une femme ! Tout simplement.

Femme libérée ? Oui, au propre comme au figuré, juste avant de mourir. Libérée - au regard de la loi - grâce aux démarches, entre autres, d'un homme profondément antiféministe !

Elle a vécu certaines heures de sa vie - les dernières, surtout - comme une sorte de "Passion" - avec un "P" majuscule, au sens religieux du terme -, ajoutant à la fascination qu'elle continue d'exercer à travers le temps. Une vie ! Un exemple !

M. juillet 2014